
Des Ladas, des fresques et des gambettes nues
- Maya APRAHAMIAN

- 8 sept. 2025
- 3 min de lecture
J3
Nous quittons Erevan pour gagner le nord du pays, la région de Lori, et découvrir Haghpat, Aghtala et Odzun. Trois lieux emblématiques, à plus de deux cents kilomètres de la capitale.
Avant de prendre la route, nous faisons un détour par le quartier de Chaoumian, à six kilomètres du centre-ville. C’est une étape intime : c’est ici que mon mari et sa cousine ont passé leur toute petite enfance. Leurs parents, pourtant nés en France, avaient suivi leurs propres parents en 1947, lors du rapatriement presque forcé en Arménie soviétique. À l’époque, on ne contestait pas les décisions. La propagande battait son plein : on promettait terres, travail, et une vie douce à ceux qui avaient survécu au génocide. La réalité fut tout autre : misère, rudesse et désillusion.
La grand-mère de la cousine fut envoyée à Vanadzor, alors présentée comme « plus belle que Nice ». En réalité, une ville industrielle où l’on peinait à survivre. Mais de ces conditions extrêmes sont nés une solidarité et un sens des valeurs qui perdurent encore.
Plus d’un demi-siècle a passé depuis le retour de la famille en France. Il était temps d’affronter cette mémoire avec des yeux d’adultes.
L'émotion avec laquelle la cousine franchie le seuil de la maison d'enfance pour y retrouver la personne qui l'avait jadis accompagnée à l'aéroport en 1972 est palpable. Elle revient chargée avec un sac de grappes de raisin, le même planté par son père il y a plus d'un demi-siècle.
De retour sur la route, le contraste avec la capitale est frappant. Le monde rural reste très présent, avec ses maisons simples et ses vieilles Ladas cabossées ainsi qu'un vieil autocar d'Alsace désormais immatriculé en Arménie. Mais depuis notre dernier voyage en 2015, nous remarquons des signes de renouveau : routes refaites, commerces modernes, façades colorées.
Nous faisons halte dans un ancien cimetière yézidi sur invitation du cheikh et chef de village local. Les stèles centenaires s'inclinent face à l’infini des steppes et nous murmurent la chance d'être au 21ème siècle.
Plus loin, une halte gourmande démesurée nous surprend : immense comme une station-service d’autoroute française, mais chaleureuse, avec des sanitaires dignes d'un 5 étoiles et un stand de lavash xxl ou les boulangers disparaissent à moitié dans le tonir, le four à pain en collant la pâte sur les parois. Le lieu, paraît-il, n’était autrefois qu’un simple cabanon avec toilettes. Le sens du commerce, ici, a fait son œuvre.
Au pied de Haghpat, nous pique-niquons dans une aire construite à la mémoire d'un jeune soldat de 19 ans, tombé pendant la guerre du Haut-Karabagh. Il y a 5 ans déjà.
Plus haut, le complexe monastique, inscrit au patrimoine mondial, se compose d’églises et de chapelles à l’architecture géorgienne, mais à la liturgie arménienne. Nous traversons le site presque au pas de course, croisant un groupe de visiteurs chinois particulièrement volubiles.
On note toutefois les nombreuses ouvertures au sol de l'ancienne bibliothèque, des emplacements contenant jadis du lait qui aurait eu des propriétés bactéricides permettant la conservation des manuscrits et livres !
La route continue vers Aghtala, autre joyau à fresques murales d’une beauté saisissante et qui mériterait un coup de pouce financier car les fresques se dégradent. Ce lieu nous rappelle un souvenir de 2015 : un cycliste allemand, identifiable à ses sacoches Ortlieb, reliait Fribourg à la Nouvelle-Zélande. Nous avions suivi ses aventures et appris qu’il avait atteint son but l’année suivante. Autre anecdote locale : on raconte qu'un membre de la famille proche du général de Gaulle aurait travaillé dans les mines voisines. Mythe ou vérité ? L’histoire reste nébuleuse. En tous les cas, cette mine aurait livré le cuivre ayant permis la construction de la statue de la Liberté visible à New York !
Dernière étape : l’église d’Odzun. La fatigue se fait sentir, et l’accueil nous rappelle que nos jambes nues manquent de tenue. Pas de problème : un tablier noir est prêt pour les visiteurs imprévoyants.
Nous retrouvons notre chambre d’hôtes, la même qu’il y a dix ans, mais dans un bâtiment flambant neuf. Ce soir, au menu : horovats, le barbecue arménien par excellence. Parfait avant la randonnée de 18 km prévue demain.










































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